Iran, un coup d’Etat préparé
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Par MICHEL MAKINSKY chargé d’enseignement à l’école supérieure de commerce de Poitiers, conseiller scientifique à l’université de Liège.
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Le bouclage des organisations politiques iraniennes dès l’annonce des résultats, les arrestations, les démonstrations de force des services sécuritaires, y compris en province, la mise en place de dispositifs isolant le ministère de l’Intérieur, la fermeture de sites, l’interruption de YouTube… montrent que le pouvoir avait anticipé de vives réactions devant des résultats peu crédibles. Déclarer, avant la fin du dépouillement, que Mahmoud Ahmadinejad avait gagné avec plus de 62 % des voix sur son rival Hossein Moussavi atteste que le sort des urnes était fixé par avance. En félicitant le vainqueur avant la validation du scrutin par le Conseil des gardiens, le guide Khamenei a précipitamment couvert l’opération de son autorité religieuse. Bien des symptômes indiquent une opération planifiée de longue date : un «coup» d’Etat, car il s’agit bien d’une confiscation du pouvoir.
Cette conquête fut initiée dès les municipales de 2003 puis aux législatives de 2004 : premier coup de force où le Conseil des gardiens de la Constitution écarta massivement les candidats réformateurs, enfin avec la victoire d’Ahmadinejad aux présidentielles de 2005. Les législatives de mars 2008 donnent la victoire aux conservateurs divisés en deux clans dont l’un, dit «pragmatique», animé par Ali Larijani, président du Parlement, conteste l’action d’Ahmadinejad. Le régime a tiré les leçons de l’échec retentissant de décembre 2006 lors de l’élection de l’Assemblée des experts qui a le pouvoir de renvoyer le Guide, et dont Hachemi Rafsandjani est élu président, en plus de sa présidence du Conseil du discernement. Un plan est mis en place pour une réélection d’Ahmadinejad qui reçoit l’appui officiel du Guide. Mohammed Qalibaf, maire de Téhéran, se présente, puis se retire. Il aurait reçu des menaces de révélations sur son entourage. Il risquait de récupérer des voix chez les pasdarans. De plus, son alliance tactique avec Larijani contrariait le pouvoir. Le retrait de Mohammed Khatami a été obtenu aisément. Averti qu’en cas d’élection il serait bloqué au Majlis [Parlement iranien, ndlr] et par tout l’appareil d’Etat, il ne lui restait plus qu’à renoncer. Le quotidien Kayhan va jusqu’à diffuser des menaces physiques à peine voilées contre lui.
Le camp réformateur savait que le risque de fraudes était important. La hiérarchie bassij [miliciens islamistes, ndlr] avait officiellement annoncé sa forte «implication» dans le déroulement des élections. Des personnels du ministère de l’Intérieur ont même explicitement désapprouvé le fait qu’on leur impose la contribution de «personnes extérieures» dans le contrôle du dépouillement. Face à cela le camp réformateur veut détacher des observateurs dans les lieux de vote. Beaucoup n’y parviendront pas. Plusieurs millions de documents frauduleux ont été imprimés, la mobilisation bassij sur les lieux de scrutin a atteint des proportions inédites. Le personnel du ministère de l’Intérieur a même révélé que l’ayatollah Yazdi avait émis une fatwa (décret religieux) prescrivant de «corriger» les décomptes. Les observateurs n’ont souvent pas pu accéder aux bureaux de vote, car certains ont été déplacés ou isolés. La nature caricaturale des résultats (des chiffres un peu inférieurs et la nécessité de deux tours auraient donné un zeste de crédibilité) révèle que le pouvoir ne se soucie pas des apparences. Le lissage uniforme des tranches de résultats, annoncés avant même la clôture des bureaux, le formatage des annonces des médias et les mesures policières confirment la préparation de ce qui ressemble à un coup d’Etat.
La première conséquence de cet épisode est que personne ne sait (malgré des fuites émanant du ministère de l’Intérieur créditant Moussavi d’une large victoire) quel est le vrai poids électoral d’Ahmadinejad, notamment ces électeurs sensibles au discours nationaliste ou bénéficiaires d’allocations et de prêts. La seconde est qu’en plaçant son autorité religieuse dans la balance, Khamenei a commis une erreur : transformer un contentieux électoral en contestation du régime. Derrière les slogans «à bas le tyran» (le Président), c’est la personne du Guide qui est visée. Les cris «Allah Akbar» des manifestants ne sont pas seulement un écho de la révolution de 1979, ils contestent l’usurpation de l’islam par le Guide. Son discours du vendredi proclamant la pérennité du «système islamique», écartant le spectre d’une «révolution de velours», accrédite la crise de régime. L’ampleur de la réaction populaire a surpris. Face à cela, Khamenei ferme les portes : refus d’annuler les élections, la victoire d’Ahmadinejad étant un fait acquis, le Conseil des gardiens pourrait juste «corriger quelques erreurs». En menaçant ses opposants, les manifestants potentiels, en félicitant les bassiji, en «offrant sa personne», le Guide révèle que le pouvoir est prêt à tout. La répression observée le confirme.
L’indignation de ceux qui se sentent insultés par cette confiscation cynique est durable. Les formes de lutte pourraient emprunter des voies diversifiées : grèves, désobéissance civile, passivité, etc. Ce scrutin a aussi révélé l’importance accrue des moyens de communication modernes : Internet, YouTube, Facebook, Twitter, SMS… Il est trop tôt pour connaître la stratégie de Moussavi et ses alliés : ils feront tout pour éviter les provocations. Il faudra suivre de près la posture de Rafsandjani au Conseil du discernement, mais surtout à l’Assemblée des experts. Va-t-elle admonester le Guide ? On a remarqué que des démarches discrètes ont été lancées auprès des grandes figures religieuses de Qom jusqu’à présent silencieuses, sauf à de rares exceptions comme Montazeri.
Cela étant, Ahmadinejad risque de retrouver vite au Majlis les conservateurs «pragmatiques» autour de son président Larijani. Le Président réélu ne devrait donc pas y jouir de jours tranquilles. Il pourrait tenter d’acheter le calme en procédant à diverses ouvertures au gouvernement. La suite de cette crise laisse la place à tous les scénarios possibles : enlisement, embrasement ou sortie en douceur. La communauté internationale a réagi avec prudence malgré les classiques accusations de «complot» brandies par le Guide. Définir une attitude sera difficile. Malgré cela, on ne saurait exclure la reprise de négociations sur les dossiers afghans, irakiens, et celui du nucléaire, auxquels le Guide a fait allusion.
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