La fausse victoire du Guide
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Par BERNARD GUETTA Bernard Guetta est membre du conseil de surveillance de Libération.
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«On peut tout faire avec une baïonnette, disait Clemenceau, sauf s’asseoir dessus.» C’est ce bon sens que le Guide suprême iranien devrait aujourd’hui méditer car que peut-il faire de sa victoire ? En promettant, vendredi, un bain de sang à l’opposition iranienne, il l’a conduite à un recul. L’opposition a dû décommander les rassemblements auxquels elle avait appelé pour samedi mais, outre que des dizaines de milliers de personnes ne se sont, pourtant, pas laissé intimider, la contestation politique ne fait que s’élargir en Iran.
Bien que le Conseil des gardiens de la Constitution ait annoncé, hier, qu’il validerait les résultats proclamés, les deux candidats éliminés par la fraude, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, ne s’inclinent pas. Malgré l’injonction du Guide, ils persistent à demander l’annulation du scrutin et ne sont pas seuls à le faire. L’Association des religieux combattants, le mouvement des mollahs réformateurs, l’a également fait lundi, en même temps que le Parti de la participation islamique, celui de la majorité parlementaire qui soutenait l’ancien président Khatami, et que l’Organisation des moudjahidin de la révolution islamique, mouvement implanté dans les services de sécurité et au sein même des Gardiens de la révolution, l’armée du régime.
«Et alors ?», diront tous ceux qui croient s’en tenir aux faits. Si nombreuses que soient les contestations, si importantes et convergentes soient-elles, il n’en reste pas moins, diront-ils, qu’Ahmadinejad entamera un second mandat et que son protecteur, le Guide, patron des forces armées et de l’appareil judiciaire, l’a donc emporté. Oui, c’est vrai. La force a parlé mais elle n’est pas seule à compter en politique. Si elle l’était, le Chah serait toujours au pouvoir, l’empire soviétique n’aurait pas éclaté et George Bush aurait gagné son pari irakien. On ne peut pas tout faire avec des baïonnettes car il y a des réalités, économiques, sociologiques et politiques, pour contrarier leur efficacité.
Au bout du compte, c’est ce temps long, moins voyant qu’une charge de police, qui vient toujours surprendre les réalistes et c’est pour cela que le président du Parlement iranien, Ali Larijani, déclarait dimanche, devant les députés, qu’une partie de la population ne croyait pas aux résultats officiels, qu’il y avait une crise de confiance dans le pays et qu’on ne pourrait pas la résoudre en se contentant de faire peur aux contestataires. Ancien président du Conseil de sécurité, protégé du Guide mais adversaire déclaré d’Ahmadinejad contre lequel il avait même envisagé de se présenter, Ali Larijani a pris date.
Conservateur mais lucide, il s’inscrit déjà dans les épisodes qui suivront car le petit clan des durs, ces conservateurs les plus obtus qui ont choisi de ne rien céder, va devoir faire face, maintenant, à un pays économiquement ruiné, sociologiquement dominé par les jeunes urbains et en rupture politique avec le régime.
Ce n’est pas la Chine de l’après Tien An Men que l’Iran évoque cette semaine. Les communistes chinois avaient, eux, une compensation à offrir à leur population, cette progression du niveau de vie, le beurre contre les libertés, dont les dirigeants iraniens n’ont aucunement les moyens à l’heure de l’écroulement des cours pétroliers et des sanctions de l’ONU. Si l’on devait comparer l’Iran à un autre pays, ce serait à la Birmanie, elle aussi seule contre le monde et contre sa population mais, contrairement au régime birman, le Guide ne bénéficie pas même du soutien déguisé de la Chine. Mis personnellement en cause par l’opposition, il est seul avec son clan, sans plus aucune légitimité populaire alors même que sa légitimité religieuse se fragilise puisque les grands ayatollahs ne se sont pas rués pour applaudir son coup de force, que le plus prestigieux d’entre eux, Hossein Ali Montazeri, a appelé à trois jours de «deuil» à compter d’aujourd’hui et que l’Assemblée des experts, le comité central du clergé, s’est abstenue de le soutenir.
Autre adversaire déclaré de Mahmoud Ahmadinejad, le président de cette Assemblée qui nomme et peut démettre le Guide, Hachemi Rafsandjani, attend son heure car il y a une cassure, maintenant ouverte, au sommet de la superstructure cléricale qui dirige l’Iran. Les uns ne veulent d’aucune évolution, ni sociale ni politique, parce qu’ils pensent que toute ouverture constituerait une brèche qui emporterait bientôt leur théocratie tandis que les autres savent et disent que, si ce régime ne lâche pas du lest, il ne se survivra pas. Les premiers n’ont pas peut-être pas tort mais les seconds ont certainement raison et le fait marquant, depuis samedi, n’est pas que l’opposition ait dû reculer devant la force.
Il est que tous les courants réformateurs convergent dans leur refus de la fraude, qu’une partie des conservateurs, incarnée par Ali Larijani, se pose en recours et qu’un front clérical s’esquisse contre le Guide au moment même où la rue le rejette. La partie n’est pas jouée. Elle commence.
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